Entretien avec Daniel de Roulet à l’atelier, le 4 juillet 2016.

Dis-moi quand tout a commencé.

Enfant déjà, j’aimais peindre. Un jour, ma marraine m’a commandé un tableau comme cadeau de Noël. Elle en a fixé la dimension, la couleur, le sujet et m’a désigné l’endroit où elle comptait l’accrocher. Je me suis dit : si je dois peindre pour décorer sa cheminée, non merci. Je n’avais pas envie d’être obligée à peindre. J’ai préféré arrêter. Et je me suis jetée dans la lecture. J’ai suivi des études littéraires jusqu’au bout, avant de revenir beaucoup plus tard à la peinture.

 

Et tu n’as pas essayé autre chose ?

Tous les arts me fascinent. Un jour mon père, horloger antiquaire, est revenu avec une flute ancienne en ébène. J’ai flashé sur l’instument et j’ai voulu en jouer. On m’a répondu : On n’est pas musiciens dans la famille. Montre que tu le veux vraiment et si dans 6 mois tu en joues encore, on verra. Mais comment apprendre seule, avec une méthode qui ne correspond pas à un instrument ancien ? J’ai été forcée d’abandonner. Comme le théâtre d’ailleurs, que j’adorais, mais qui était trop cher pour ma famille. Comme je lisais beaucoup depuis l’enfance, je me suis naturellement dirigée vers l’écriture. Mais en étudiant la littérature, je suis devenue très exigeante envers moi-même. Les études ont eu sur moi un effet castrateur. Pendant vingt ans, j’ai sagement suivi cette voie. Un jour je me suis dit : Maintenant j’ai fait ce qu’on attendait de moi, il faut que je puisse être enfin moi-même et répondre au bouillonnement artistique qui est en moi.

 

Comme ça, d’un coup ?

Je me souviens d’un rêve, c’était il y a six ans. Et là, tout est sorti d’un coup. La peinture s’est mise à compter plus pour moi que la littérature.

 

La littérature ne t’a rien apporté ?

Si, si, de l’émotion, de la connaissance, et de belles amitiés. Elle a été mon milieu et mon terrain de jeu pendant longtemps. J’ai adoré décortiqué des textes, rencontrer des auteurs, jouer au passeur entre les auteurs et le public, mais le besoin de créer est devenu plus fort. Et je crois au fond que j’avais besoin de me libérer des mots pour me retrouver moi-même.

 

Tandis qu’en peinture ?

Là, j’ai l’impression d’être plus proche de moi-même. Peut-être aussi parce que ne connaissant pas grand-chose dans le domaine de l’art contemporain, j’ai abordé les choses avec plus de naïveté et étonnamment, moins de retenue.

 

Comment tu as recommencé à peindre, quand, avec qui?

Je suis repartie de zéro, et j’ai commencé les cours chez Guy Oberson il y a 6 ans. Il m’a appris les bases de toutes les techniques qui m’intéressaient. J’ai suivi des cours chez de nombreux autres peintres autour de moi (je pense en particulier à Jean-Marc Schwaller et Ivo Vonlanthen), tout en continuant les cours chez Guy Oberson.

 

Qui t’encourage, qui te décourage?

Mon entourage, ma famille, et quelques personnes dont l’avis compte vraiment pour moi. Et rien ne me décourage. Il faut dire aussi que jusqu’à ce jour, j’en parlais peu. Je voulais attendre de me sentir prête pour dire et montrer ce que je fais.

 

Comment définirais-tu ta thématique ?

En ce moment, je m’intéresse au végétal. Pour moi, le végétal est une métaphore de la fragilité du vivant. Depuis que je peins, je perçois chaque jour un peu plus la fragilité de nos existences et de nos destins, dans un monde incertain.

 

Et ça se traduit par des plantes ?

On est tous (certains encore plus que d’autres !) comme ces petites plantes de montagne qui poussent dans des conditions difficiles. Un manque d’eau, un animal passe, un orage, et hop, on disparaît. Ou alors on est abîmé, et on porte les séquelles du choc. Entre les hommes, les plantes, les insectes, l’échelle varie, mais nous avons tous un temps qui nous est compté. Je tente d’exprimer ça : le temps qui fuit, mais la pulsion de vie qui dure jusqu’au bout. Pour la fleur coupée qui vit ses derniers instants, je cherche à rendre l’éclat de ses couleurs au moment où sa vie vacille, ce moment où elle lutte pour vivre encore un peu. Cela me fascine et m’attire.

 

Mais pourquoi ne peins-tu pas des humains ?

Ca m’arrive de peindre des humains, et j’y reviendrai. Pour moi, le végétal et l’humain sont proches : le végétal raconte notre condition, la met en scène. Je suis fascinée par cette fragilité qui se perçoit de façon toujours plus évidente.

 

Tu crois que le spectateur te comprend ? Il pourrait dire : c’est juste de la peinture florale d’une bourgeoise qui s’ennuie.

Je pense peu au spectateur quand je peins. Peut-être qu’une fois mes toiles accrochées dans la galerie j’y penserai. Pour le moment, j’expose ma perception, je poursuis mon chemin, je veux essayer d’être le plus vraie possible.

 

Qui expose s’expose.

Oui, il paraît. On verra bien ce qu’il en ressortira…

Pourquoi tes peintures sont-elles si floues ?

Au fond je ne sais pas. J’ai toujours aimé le flou. C’est aussi une façon de travailler qui me plaît. Et je trouve que le flou met en perspective l’existence d’un doute.

Entre ta vie d’avant et ta vie d’artiste, ça se passe comment ?

Je me sentais empêchée sans vraiment en comprendre la cause. Maintenant je me jette dans la peinture parce que ça m’est devenu essentiel. C’est tout. J’ai envie de rattraper le temps perdu.

Tu rêves laisser tomber tout le reste ?

Avant une première expo, penser à tout laisser tomber n’est pas très sérieux !… mais je dois avouer que ça m’a déjà traversé l’esprit à plusieurs reprises…

 

Aussi tes enfants ?

Surtout pas, quelle idée ! Et je ne vois pas en quoi il me faudrait y renoncer pour peindre. En plus, les enfants nous aident à garder un pied dans la réalité du monde. Ça m’a l’air important de rester en écho avec son temps. Et les enfants m’ont rendue plus sensible à cette fragilité essentielle. Grâce à eux, elle s’incarne dans mon quotidien, et comme elle ne me quitte plus, elle nourrit mon travail.

 

Pour toi c’est quoi, peindre quand on est femme?

Je ne pense pas que ce soit différent pour un homme ou pour une femme. C’est comme de parler des particularités de l’écriture féminine (ou d’une écriture romande, d’ailleurs !). Ces questions m’ont toujours tellement agacée en littérature !… Il y a une différence dans le choix de certains sujets ? Je n’en sais rien. Chaque individu aborde l’art avec une intention et une sensibilité différentes, et qui dépassent probablement de beaucoup l’opposition masculin/féminin. D’ailleurs, si j’étais un homme, je pense que tu ne m’aurais même pas posé la question ! Je dois admettre pourtant que mes peintures se nourrissent de mes maternités. Mes fleurs, je les ai faites volontairement très utérines…

Quelle discipline d’atelier tu te donnes?

Je vais à mon atelier plusieurs fois par semaine. Ça peut être vu comme une discipline, moi je le vois comme une respiration. Mon atelier c’est mon chez-moi. C’est là que je suis moi-même, que je ne joue aucun rôle. Personne n’y vient, c’est ma sphère à moi.

 

Combien de toiles à la fois, combien de temps pour être contente de ton travail?

Oh la la… il est absolument impossible de répondre à cette question… on peut passer des heures, des jours, des semaines avec une œuvre en cours, parfois cela se fait en quelques minutes. Cela dépend de la technique, et d’autres facteurs encore, comme une sorte de concentration… Il faut être profondément en lien avec ce que l’on fait… et c’est ça le plus difficile !

 

Et comment expliques-tu les techniques que tu as choisies?

Je les ai choisies d’abord parce que je les aime. Ensuite je trouve important de choisir la technique en relation avec le sujet et l’intention qu’on y met. Quand je veux exprimer la vulnérabilité, je choisis une technique qui puisse lui faire écho. Le fusain le figure très bien : un geste du coude et le dessin disparaît…

 

Figuration ou abstraction ?

Je pars toujours de la figuration. Il me faut un point de départ. Le plus souvent une photo ; mais si j’ai un modèle de départ, je ne m’y fixe pas de façon trop stricte. Il me sert d’inspiration. Après, d’autres choses se réveillent – et je pense que je ne les maîtrise pas toutes. Je décide où je vais jusqu’à un certain point. Ensuite c’est la peinture, ou le dessin, qui me conduit plus loin. Il s’agit alors de se laisser emmener, tout en restant vigilante. Pour pouvoir repérer, comprendre, et peut-être accentuer ce qui aurait peut-être émergé par hasard.

 

Mais dans ta génération on fait des installations plutôt que de la peinture!

Oui, je fais de la peinture, mais je suis sensible à la magie de certaines installations. Ça m’interpelle, j’ai même quelques idées, mais pour l’instant, c’est vrai, c’est surtout la peinture et le dessin qui me nourrissent.

 

Pourquoi tu peins, tu veux faire carrière dans ce métier?

La peinture m’anime. Depuis que j’ai retrouvé ce lien, j’en saisis toute la force et n’imagine pas une minute m’en éloigner à nouveau. Plus j’y travaille, plus j’ai envie d’y travailler encore et encore, et plus j’ai des idées que j’aimerais développer. Je ne vois pas la peinture comme une carrière mais une nécessité pour ma vie. De plus, j’ai l’impression que même si je vivais cent ans je n’aurais pas le temps de faire tout ce que je voudrais…

 

Quand tu parles de ton travail tu le décris comment?

J’ai longtemps été discrète. J’attendais de me sentir prête. La question de la légitimité se pose toujours pour moi. Quoique je fasse, je sais que je n’ai pas de formation dans ce domaine. Je sais qu’on pourra toujours m’attaquer avec cela. Mais je sais que ma pratique est devenue trop importante pour moi pour qu’elle se confine aux murs de mon atelier. Avec cette exposition, je vais devoir apprendre à en parler. Ça me fait peur d’ailleurs … cette fragilité que je cherche à saisir, je la ressens vraiment, à différents niveaux. C’est elle qui me fait vibrer… et parfois elle m’effraie. Je pense que mes mots sont maladroits pour exprimer ce que je ressens.

 

Quand tu ne peux pas peindre, ça te manque?

Vraiment. Quand je ne peux pas peindre, il me manque quelque chose. Je me disperse… et je deviens beaucoup plus irritable !

 

Tu vas où dans dix ans?

Je n’en sais rien… Je me laisse porter. Je fais confiance à la vie. La peinture m’a offert un champ que je pouvais explorer naïvement avec plus de liberté. J’ai terriblement envie d’essayer d’y faire pousser quelque chose.

 

Je te souhaite d’y parvenir.

 

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